« Voguer », performance poétique de Marie de Quatre Barbes

8 avril 2020 Ophelie Bellanger

La première fois que j’ai entendu prononcé le mot voguing c’était lors d’un atelier de danse. La majorité de l’assemblée semblait savoir ce à quoi l’intervenante faisait référence, moi pas. Nous avons continué à danser. J’ai patienté jusqu’à mon retour à la maison pour naviguer sur la toile et satisfaire ma curiosité. Je n’imaginais pas alors que ce terme recouvrait une réalité multiple dont j’ai tenté d’attraper quelques bribes ce soir là.

Le voguing est une contre culture née à New-York dans les années 1920 et qui explose dans le quartier de Harlem dans les années 1980. Ce sont de jeunes hommes principalement issus des minorités latino et noire, homosexuels, travestis, transgenres qui rivalisent de créativité lors de ballrooms et reproduisent des pauses figées inspirées des magasines de mode : des pauses féminines, géométriques et néoclassiques. La rapidité d’exécution et de passage de l’une à l’autre, de ces pauses, crée alors un enchaînement de mouvements qui devient progressivement une danse.

« Il dispose les os et les muscles en suivant une attitude, il cherche l’équilibre entre les parties,

il dit mon corps est un mélange d’homme et de femme,

il dit je me sens seule en ce point de jonction. »

J’ai rangé ces premières informations dans le fourbis de mon cerveau sans approfondir le sujet. C’était sans compter sur cet après-midi, à l’orée de l’été dernier, où un libraire m’a déposé « Voguer » dans les mains. Un de mes plaisirs certains c’est celui de rentrer dans une librairie sans savoir ce que je cherche. Le plaisir atteint son paroxysme lorsque, par association d’idées, le libraire me propose ce que je n’étais pas venue chercher. A dire vrai, je n’ai d’abord pas bien compris ce que j’avais sous les yeux mais dès les premiers mots, je me suis laissée happer par ce flot poétique. J’étais comme absorbée, emportée par la tristesse, la beauté, la puissance des phrases qui défilaient sous mes yeux.

« Voguer » est un ouvrage de Marie de Quatre Barbes, paru aux éditions P.O.L, en mai 2019. « Voguer » n’est pas un livre sur le voguing. C’est un recueil de poèmes en partie inspiré par le film documentaire de la réalisatrice américaine Jennie Livingston « Paris is Burning », sorti en 1991. Cinq chapitres, cinq portraits que Marie de Quatre Barbes appelle des « prières ». Elle rend hommage à Venus Xtravaganza et Pepper LaBeija, deux protagonistes du film mais également à un anonyme, à Pier Paolo Pasolini dans la voix de son amant Ninetto Davoli et enfin à Kleist, écrivain, poète et dramaturge romantique allemand. « Voguer » est un tissage de références littéraires et cinématographiques, une composition poétique, une célébration, un hommage rendu à ces garçons qui « ont pris toutes les images du monde pour leur donner tous les supports de l’air et leur corps pour se mouvoir». « Voguer » n’est pas un écrit sur la danse. Cependant, elle est là, infiltrée dans ce recueil de portraits hommages si singuliers. Elle est là dans ces corps désirants et en lutte. Elle est là dans la fluidité avec laquelle les portraits s’enchaînent dans un mouvement organique.

« Je tisse un lien,  j’envoûte le monde avec mon lien »

A lire et à relire, à voix basse, à voix haute. L’oralité est primordiale pour savourer cette performance poétique écrite à l’oreille par le biais de lectures publiques et de performances réalisées entre 2017 à 2019. Et si ouvrir un recueil de poésie est un acte qui peut sembler difficile de prime abord, je vous invite à écouter les extraits lus par l’auteure sur son site et sur celui de la maison d’édition.

* Toutes les citations sont extraites de l’ouvrage.

L’auteure : https://mariedequatrebarbes.org/Voguer

La maison d’édition : http://www.pol-editeur.com

La librairie : https://www.librairiemyriagone.fr

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